Le cannabis à des fins médicales. « Données probantes versus compassion. » Partie III

Dans l’enquête canadienne sur le cannabis de 2017, les deux formulations de cannabis le plus souvent utilisées à des fins médicales sont les fleurs séchées (81%) (marijuana présumément fumée ou vaporisée) et les produits comestibles (30%) (1). Les autres formulations (huiles, concentrés, liquides et teintures) sont utilisées plus rarement. La somme des pourcentages excède de beaucoup le cumul de 100% des répondants, ce qui suggère que certains, à tout le moins, faisaient usage de plus d’un mode de consommation. Comme nous l’avons déjà souligné, 97% des répondants affirmant avoir utilisé le cannabis à des fins médicales estimaient que celui-ci avait aidé à soulager leurs symptômes et à traiter leurs maladies (1).

Il parait extrêmement difficile, sinon impossible, d’assurer le double-aveugle ou double-insu (‘’blinding’’ en anglais) lorsque la marijuana fumée, vaporisée ou même ingérée est comparée à un placebo ou à un autre agent psychotrope. Néanmoins, certaines études ont réussi à montrer ses effets bénéfiques sur la douleur dans diverses pathologies graves ou avancées, au prix d’effets secondaires légers à modérés (2-4).

Or, la loi fédérale américaine (‘’Food and Drug Administration’’) régissant les drogues dangereuses classe la marijuana médicale dans la catégorie I, impliquant qu’elle a un potentiel d’abus élevé, qu’elle n’a pas d’applications médicales reconnues et qu’elle ne peut être utilisée de façon sécuritaire sous supervision médicale. Par conséquent, les médecins qui prescrivent ou dispensent de la marijuana médicale à leurs patients aux Etats-Unis s’exposent à des poursuites et à des sanctions (perte de licence ou d’accréditation) et leurs patients, à des poursuites criminelles ou civiles.

Cette législation a suscité un tollé chez les chercheurs, les médecins et les patients aux Etats-Unis (5). On a insisté sur l’aspect humanitaire de cette interdiction (certains ont parlé de prohibition) d’offrir de la marijuana médicale à des malades atteints de maladies graves en les privant d’une thérapie susceptible d’alléger leurs symptômes et leurs souffrances. On a insisté sur le fait que cette décision était largement politique, qu’elle servait mal l’intérêt de la population et qu’elle était mal avisée. En effet, bien qu’il faille reconnaitre que la marijuana peut avoir des effets néfastes à long terme et qu’elle peut conduire à de la dépendance, ces considérations ont peu de poids quand il s’agit des personnes visées par ce décret. A ce jour, aucun décès dû à la marijuana n’a été rapporté et nous n’avons pas de preuves que la marijuana fumée conduise au cancer du poumon (6). On souhaite que les recherches sur la marijuana médicale se poursuivent, tout en mettant l’accent toutefois sur les molécules dérivées du cannabis qui devraient être de plus en plus utilisées dans l’avenir.

Enfin, on a demandé avec insistance que la loi soit changée et que la marijuana médicale soit reclassée dans la catégorie II indiquant qu’elle a un potentiel d’abus, mais qu’elle a certaines applications médicales pour lesquelles elle pourrait être utilisée. La loi a été révisée en 2016 avec le résultat que ses dispositions ont été maintenues telles quelles et qu’elles s’appliquent toujours aujourd’hui. Toutefois, à ce jour, 31 États américains ont légalisé l’usage du cannabis à des fins médicales, de sorte que cette orientation semble irréversible à plus ou moins court terme. (7).

Donc, on devrait user de beaucoup de compassion et d’empathie et laisser aux patients souffrant de maladies graves le soin de décider eux-mêmes comment ils souhaitent tenter d’alléger leurs douleurs, leur spasticité et autres difficultés. Il existe déjà sur le marché plusieurs produits dérivés (naturels ou synthétiques) du delta-9-tetrahydrocannabinol (THC) et/ou du cannabidiol (CBD), les deux principaux cannabinoïdes contenus dans le cannabis. Ces médicaments, administrés sous forme de capsules ou autrement, sont approuvés par le gouvernement du Canada pour des indications bien précises et ils sont prescrits comme médicaments d’ordonnance. Beaucoup de recherches restent à faire pour maximiser leur potentiel thérapeutique. De plus, les phytocannabinoides (cannabinoïdes issus de la plante de cannabis), les endocannabinoïdes et les cannabinoïdes synthétiques nous ouvrent la porte à des avenues de recherche à la fois très vastes et très prometteuses dans un avenir plus ou moins prévisible.

Ce sont des sujets que nous aborderons sous peu.

 

Références :

  1. Sante Canada (2017). Enquête canadienne sur le cannabis (ECC) de 2017 : Sommaire des résultats. Ottawa, Santé Canada.
  2. Abrams DI, Jay CA, Shade SB, et al. Cannabis in painful HIV-associated sensory neuropathy: a randomized placebo-controlled trial. Neurology 2007; 68: 515-21.
  3. Wilsey B, Marcotte T, Tsodikov A, et al. A randomized placebo-controlled crossover trial of cannabis cigarettes in neuropathic pain. J Pain 2008; 9:506-21.
  4. Ware MA, Wang T, Shapiro S, et al. Smoked cannabis for chronic neuropathic pain: a randomized controlled trial. CMAJ 2010; 182: E694-701.
  5. American College of Physicians (2008). Supporting research into the therapeutic role of marijuana. A position paper of the American College of Physicians, Health and Public Policy Committee of the American College of Physicians.
  6. Kassirer JP. Federal foolishness and marijuana. N Engl J Med 1997; 336: 366-367.
  7. Abuhasira R, Shbiro L, Landschaft. Medical use of cannabis and cannabinoids containing products. Regulation in Europe and North America. European Journal of Internal Medicine 2018; 49:2-6.