Pourquoi traiter la dépression? ou les conséquences de ne pas la traiter.

L’Organisation mondiale de la Santé vient d’annoncer, tout récemment, que la dépression représente le plus lourd fardeau dans le monde en termes de problèmes de santé, devançant ainsi toutes les autres maladies. Elle contribue à la plus grande incapacité globale, soit 7.5% de toutes les années vécues en incapacité, selon les statistiques de 2015. Son impact économique est considérable : on estime que les pertes de productivité mondiales sont de mille milliards de dollars par année.
Au Canada, la dépression coûte 50 milliards de dollars par année dont 33 milliards aux entreprises, en diminuant la productivité au travail (présentéisme) et en causant l’absentéisme.
C’est aussi la principale cause mondiale de mortalité par suicide avec environ 800,000 morts par année. Le risque de suicide est au moins 20 fois plus élevé chez les patients déprimés que dans la population générale.

La dépression est également une maladie de l’organisme entier. Elle contribue et détériore de nombreux autres problèmes médicaux.

L’état dépressif augmente de façon significative les risques, les complications et la mortalité des maladies cardiaques et coronariennes, des AVC, de l’infarctus du myocarde, du diabète, des cancers, des maladies infectieuses (dont l’HIV), des traumas crâniens, de la maladie d’Alzheimer et des autres démences et déficits cognitifs. Elle contribue également au développement de l’obésité, du syndrome métabolique, des altérations biochimiques et de l’hyperlipidémie. Elle accentue aussi les douleurs chroniques, l’arthrite, le psoriasis, les risques de chutes chez les personnes âgées, l’asthme et la MPOC. Elle accroit, bien sûr, les risques d’autres problèmes de santé mentale comme l’abus de drogues et d’alcool, les troubles des conduites alimentaires et l’anxiété. Lorsqu’elle se produit en cours de grossesse, elle augmente, notamment, les risques de psychopathologie chez la progéniture.
Il existe une relation bidirectionnelle entre la dépression et ces maladies chroniques. Par exemple, on peut citer le lien réciproque qu’on retrouve entre la dépression, l’anxiété et la douleur où chacun prédit et détériore le pronostic de l’autre. Ce phénomène mutuel de cause et d’exacerbation a été très bien démontré entre la dépression et les maladies cardiaques ainsi qu’entre la dépression et le diabète.

Les mécanismes qui expliquent l’association de la dépression avec les maladies physiques sont, en outre, l’inflammation (augmentation des cytokines inflammatoires), la diminution des défenses de l’organisme (baisse des Natural Killer Cells (NKC), diminution du fonctionnement des cellules T, inhibition des mécanismes de réparation de l’ADN), l’activation de l’axe hypothalamique-pituitaire et adrénalien (HPA) et du système rénine-angiotensine-aldostérone, l’augmentation du cortisol (hormone du stress), les changements dans le contrôle de la fréquence cardiaque et de la circulation sanguine. D’autres facteurs sont également impliqués comme la non observance au traitement, les stresseurs aigus et chroniques, le style de vie malsain comme l’inactivité physique, la mauvaise alimentation, le tabagisme et la prise d’alcool.

De nouvelles études démontrent le pouvoir oncolytique (anti-tumeur) des ISRS et des IRSN et leur efficacité à réduire les risques de certains cancers associés à la dépression. De même, des études confirment que le traitement de la dépression améliore le pronostic en post-infarctus, dans la maladie coronarienne et en post AVC. L’action anti-inflammatoire des antidépresseurs pourrait aussi mitiger l’activation microgliale associée à la neuro-inflammation chronique dans la démence.

Attendre simplement que la dépression passe devient nocif pour une multitude de raisons.

D’abord, la maladie peut devenir plus sévère, plus difficile à contrôler et elle peut se chroniciser.
L’atrophie de l’hippocampe, zone de la mémoire et de l’orientation spatiale dans le cerveau, est une conséquence bien connue de la dépression. Elle proviendrait de la mort par apoptose des neurones hippocampales ultrasensibles suite à l’hypercortisolémie induite par la dépression : on parle ainsi de la toxicité neuronale ou de la neurotoxicité de la dépression et de l’effet neuroprotecteur des antidépresseurs.

L’identification rapide, le suivi intensif et le soutien actif jouent un rôle essentiel dans l’amélioration de l’état du patient dépressif et de ses proches.

Rappelons que la dépression devrait être traitée efficacement le plus tôt possible (dans les 6 premiers mois) car la probabilité de rémission diminue avec chaque traitement non fructueux (Étude STAR*D). Le suivi doit être fait 2 semaines post atteinte de la dose thérapeutique minimale d’antidépresseur. Ce suivi se fait grâce au PHQ-9 qui doit être amélioré, à ce moment-là, d’au moins 20% par rapport à celui fait avant le traitement. Si ce résultat n’est pas atteint, on doit absolument optimiser le traitement (augmenter la dose ou changer d’antidépresseur si le patient ne tolère pas l’augmentation de la dose ou potentialiser avec un autre médicament si la réponse est partielle) car les chances de succès sont très minces sans intervention (rémission de 4%).
De plus, l’observance doit être vérifiée et encouragée car près de la moitié des patients cessent leur traitement au cours du premier mois de traitement. Le fait de travailler la motivation du patient notamment par la psychoéducation, diminue significativement la cessation de l’antidépresseur par rapport à un groupe contrôle sans soutien. (20% vs 45%)
Donc, il y a lieu d’être interventionniste chez les patients atteints de cette maladie si on veut éviter tout dommage au cerveau ou ailleurs dans l’organisme et on doit viser le rétablissement complet du patient afin d’éviter les rechutes. Après la disparition de tout symptôme résiduel, le traitement doit être poursuivi pour au moins 6 à 12 mois.
Ainsi la prévention et le traitement de la dépression doivent être vus comme le défi prioritaire du 21e siècle.
Le pharmacien communautaire doit jouer un rôle clé dans cette situation.

Le pharmacien est à même de proposer la meilleure solution pharmacologique face à une non réponse du patient, aux interactions, effets secondaires et contre-indications de la médication. Il est aussi le professionnel tout indiqué pour faire de la psychoéducation au patient atteint de dépression et assurer son suivi.

 

 

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