Probiotiques et santé mentale

 

Les microbes logés dans votre intestin peuvent-ils jouer un rôle dans la dépression et l’anxiété?

Quelle est la place des probiotiques dans le traitement de ces problèmes particuliers?

Lesquels conseiller?

 Selon Hippocrate, qui a vécu des centaines d’années avant Jésus-Christ : Toutes les maladies débutent dans l’intestin. Aurait-il eu en partie raison?

 

Le tractus gastro-intestinal est l’organe le plus colonisé et ce, par des bactéries comme Bacteroidetes, Firmicutes,et Actinobacteria. Le nombre de microorganismes qui l’habitent est 10 fois plus élevé que le nombre de cellules humaines et ces microorganismes transportent 150 fois plus de gènes que le génome humain. (Cryan & Dinan 2012).

 

Les microbes du tractus gastro-intestinal qu’on appelle le microbiote sont reliés au cerveau par un système bidirectionnel (l’axe intestin-cerveau) qui implique le nerf vague, le système immunitaire et plusieurs neurotransmetteurs.  Ces microbes et leurs gènes forment un écosystème complexe, le microbiome.

Chez l’humain, le microbiote compte 1013 à 1014 microorganismes (plus de 100 mille milliards) soit environ 1 kg de bactéries, virus, protozoaires, champignons et archées. Parmi les fonctions essentielles du microbiote, on note la digestion des aliments, la synthèse des vitamines et la lutte contre les pathogènes.

Lorsqu’il est altéré, le microbiote joue un rôle dans le développement de maladies comme l’obésité et le diabète mais également de maladies reliées au stress comme le syndrome du colon irritable et le syndrome de fatigue chronique ainsi que la dépression et l’anxiété.

Il existe des évidences claires que le stress psychologique peut augmenter la perméabilité de la paroi gastro-intestinale et que le microbiome peut ainsi influencer le comportement émotionnel.

En fait, le bris de la barrière intestinale permet le passage vers la circulation sanguine, de différentes molécules dont des toxines ou des déchets notamment les lipopolysaccharides qu’on retrouve sur la paroi externe des bactéries à gram-négatif. Ces endotoxines déclenchent une réponse immunitaire globale et augmentent ainsi la production de cytokines pro-inflammatoires (interleukines IL-1b et IL-6, TNF-a, interféron gamma) et de protéine C-réactive dont les taux sont élevés chez les patients dépressifs. Cette inflammation contribue à la dépression en activant l’axe HPA, en altérant le métabolisme des neurotransmetteurs et en diminuant la disponibilité des neurotransmetteurs précurseurs dont le tryptophane (précurseur de la sérotonine) qui est synthétisé dans le SNC et dans le tractus gastro-intestinal.

 

En général dans la dépression, les familles des Bacteroidetes (particulièrement le genre Oscillibacter et Alistipes), des Protéobactéries, et des Actinobactéries  sont retrouvées en nombre élevé tandis que les Firmicutes sont significativement diminuées.

Dans l’anxiété, le type Alistipes pourrait nuire à l’équilibre du système sérotoninergique intestinal en affectant la disponibilité du tryptophane.

La présence de ces bactéries nuisibles et la réduction des bactéries bénéfiques pourraient ainsi conduire à la dépression.

 

On a trouvé que le niveau de la souche Alistipes et celui des autres bactéries nuisibles du microbiote diminueraient grâce à une intervention avec des microorganismes bénéfiques en provenance de la diète ou d’une autre source.

La modulation de l’axe intestin-cerveau devient donc une solution thérapeutique potentielle pour traiter la dépression et l’anxiété.

 

Les probiotiques ou les psychobiotiques (bactéries vivantes dont l’ingestion en concentrations suffisantes peut avoir un pouvoir bénéfique), exercent leur effet thérapeutique sur le SNC en améliorant l’intégrité de la paroi gastro-intestinale et en diminuant l’inflammation globale (diminution des cytokines pro-inflammatoires et des marqueurs inflammatoires). Tout cela permet d’atténuer l’axe HPA qui est hyperactive chez les patients déprimés et de régulariser l’activité des neurotransmetteurs. On a aussi démontré que les probiotiques permettaient d’augmenter le BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), le facteur de croissance essentiel pour la mémoire, la plasticité et la santé neuronale : ce facteur est anormalement diminué dans la dépression.

La majorité des études humaines avec les probiotiques a montré des résultats positifs sans effet indésirable sérieux dans la dépression (4 études sur 6 dans une revue systématique de 2017), dans l’anxiété (5 sur 7) et sur les symptômes cognitifs (3 sur 3). La somatisation, la rumination, l’hostilité et l’anxiété ont semblé particulièrement bien répondre.

Dans un projet pilote, une investigatrice canadienne a utilisé un supplément probiotique, le Probio’Stick composé de Lactobacillus helveticus R0052 et Bifidobacterium longum R0175 pendant 8 semaines chez des patients avec dépression légère à modérée. Elle a trouvé que les symptômes de l’humeur, l’anhédonie et les problèmes de sommeil étaient significativement réduits après seulement 4 semaines et que ces effets persistaient à 8 semaines.

Dans une étude récente, 423 femmes ont reçu Lactobacillus rhamnosus HN001 ou un placebo durant leur grossesse et en postpartum. Celles qui ont reçu le probiotique ont montré des scores significativement moindres de dépression et d’anxiété dans la période postpartum.

Les prébiotiques sont les carbohydrates non digestibles qui nourrissent ces bactéries notamment les galacto-oligosaccharides (GOS) et les fructo-oligosaccharides (FOS). Ils pourraient également être mis à contribution dans la dépression et l’anxiété.

Comment choisir les probiotiques ?

Parmi les souches efficaces et sécuritaires à long terme, Lactobacillus and Bifidobacterium semblent faire l’unanimité.

longum, B. breve, B. infantis, L. helveticus, L. rhamnosus, L. plantarum, L. acidophilus et L. casei ont été les plus utilisés dans les études.

Plusieurs critères font l’objet de vérification avant l’utilisation, notamment:

  • La pathogénicité, l’infectivité, la virulence;
  • La viabilité et l’activité des probiotiques durant le storage et lorsqu’ils passent à travers la barrière gastro-intestinale (l’acidité tue une grande partie des bactéries, les probiotiques peuvent être dégradés par les enzymes digestifs et les sels biliaires) : privilégier les produits entérosolubles à prendre le matin à jeun;
  • La dose efficace minimale par jour est 108-109 cellules (concentration de bactéries au moment de la consommation); la plupart des études ont utilisés 3×109 ou 3 milliards UFC (Unités formatrices de colonie) par jour;
  • La capacité d’adhérer au mucus intestinal et aux cellules épithéliales (densité, durée de la fermentation);
  • La durée : la prise continuelle des probiotiques oraux serait nécessaire car la colonisation permanente des probiotiques est très rare.

 

Conclusion :

Les probiotiques semblent très prometteurs dans le traitement de l’anxiété et de la dépression. Ils jouent un rôle important dans la communication de l’axe intestin-cerveau et apportent notamment des bénéfices à ces 2 organes. Pour le moment, on peut dire qu’ils seront utiles chez les patients anxieux ou souffrant de dépression légère à modérée en monothérapie ou en ajout aux antidépresseurs. Il s’agit d’un outil de plus pour traiter nos patients et cette approche n’est pas négligeable puisque les probiotiques sont presque dénués d’effets secondaires et qu’ils peuvent être pris à long terme.

 

 

Références :

  • Wallace CJ. 13th World Congress of Biological Psychiatry. Poster P-05-015, presented June 19, 2017.
  • Latalova K et al. Can gut microbes play a role in mental disorders and their treatment?

Psychiatria Danubina, 2017; Vol. 29, No. 1, pp 28-30

  • Shi LH et al. Beneficial Properties of Probiotics Tropical Life Sciences Research, 27(2), 73–90, 2016
  • Vlainic J et al. Probiotics as an Adjuvant Therapy in Major Depressive Disorder. Current Neuropharmacology, 2016, 14, 952-958
  • Wallace CJ et al. The effects of probiotics on depressive symptoms in humans: a systematic review. Ann Gen Psychiatry (2017) 16:14
  • Bambling M et al. A combination of probiotics and magnesium orotate attenuate depression in a small SSRI resistant cohort: an intestinal anti-inflammatory response is suggested. Inflammopharmacology 2017 Apr; 25(2) :271-4.
  • Huang R et al. Effect of Probiotics on Depression: A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. 2016 Aug 6;8(8).
  • Wang H et al. Effect of Probiotics on Central Nervous System Functions in Animals and Humans: A Systematic Review. J Neurogastroenterol Motil.2016 Oct 30;22(4):589-605.
  • Akkasheh G et al. Clinical and metabolic response to probiotic administration in patients with majordepressive disorder: A randomized, double-blind, placebo-controlled trial.  2016 Mar;32(3):315-20
  • Burokas A et al. Targeting the Microbiota-Gut-Brain Axis:Prebiotics Have Anxiolytic and Antidepressant-like Effects and Reverse the Impact of Chronic Stress in Mice. Biol Psychiatry 2017 Oct 1;82(7):472-87